Grasse et ses monnaies, du Moyen Âge à 1860
Grasse n’a jamais eu d’atelier monétaire. Pourtant, chaque grande date de son histoire a changé les pièces que l’on y comptait : celles des comtes, puis celles du roi, enfin le franc. Et pendant près de cinq siècles, une autre monnaie commençait juste de l’autre côté du Var.
Une ville de consuls qui traite avec les ports
Le nom de la ville apparaît dans une charte du 15 octobre 1040, signée par un certain Guillelmus de Grassa et conservée dans le cartulaire de l’abbaye Saint-Victor de Marseille. Au XIIe siècle, Grasse se gouverne elle-même. Cinq consuls, élus pour un an, la représentent auprès des autres villes libres.
Ces consuls signent des accords avec les grandes cités marchandes de la côte italienne. En 1171, un traité de vingt-neuf ans est conclu avec Gênes. En 1179 vient le tour de Pise, pour vingt-six ans. Les Grassois vendent des toiles, des cuirs, des peaux brutes ou tannées, du blé, du vin et du bétail. Les tanneries, déjà, font vivre la ville.
Les textes consultés ne disent pas en quelles espèces se réglaient ces échanges. Il serait tentant d’imaginer des deniers génois dans les comptoirs grassois, mais aucun document cité ne l’établit. On s’en tient donc aux traités eux-mêmes, qui montrent une ville tournée vers la mer bien avant les parfums.
1227 : les comtes de Provence prennent la main
L’indépendance consulaire ne dure pas. En 1220, Grasse est vaincue par le comte Raimond Bérenger V malgré la défense menée par Hugues Sicard de Tourettes. Le 24 juillet 1227, le comte prend possession des tours du Puy et de la Foux. Il garde les consuls, mais nomme un juge et un bayle et lève de nouveaux impôts. La ville reste chef-lieu de baylie jusqu’en 1481.
Les espèces qui circulent désormais sont celles du comté. Après 1249, Charles Ier d’Anjou fait frapper à Tarascon un tournois provençal en billon d’environ un gramme. On y voit un château surmonté d’un lis, avec la légende PVINCIALIS. Deux siècles plus tard, René d’Anjou émet entre 1476 et 1480 un demi-gros à la croix d’Anjou. Il sort d’Aix et de Tarascon ; les pièces de Tarascon se signalent par une petite tarasque au début de la légende du revers.
Ces monnaies sont minces, souvent usées et rognées. La fiche des monnaies des comtes de Provence détaille leurs types et la manière de les lire.
L’évêque quitte Antibes pour Grasse
Le 19 juillet 1244, le pape Innocent IV transfère officiellement le siège épiscopal d’Antibes à Grasse. La bulle invoque l’air malsain d’Antibes et les incursions des pirates. L’église Notre-Dame-du-Puy devient cathédrale. En 1250, Grasse devient en outre chef-lieu de viguerie : elle concentre à la fois l’autorité religieuse et l’administration comtale de la région.
La ville grandit. En 1321, on y compte environ 6 000 habitants. Puis les épidémies de peste de 1451 et 1470 emportent chacune près d’un tiers de la population. L’évêché, lui, se maintient jusqu’à la Révolution : un décret de l’Assemblée du 22 novembre 1790 l’abolit, et son territoire finira rattaché au diocèse de Nice.
Sujets du roi, monnaies du roi
Le dernier comte, Charles du Maine, meurt le 11 décembre 1481 après avoir légué ses États à Louis XI. Les états de Provence approuvent l’union en janvier 1482, et Grasse devient française. Charles VIII confirme l’union perpétuelle par des lettres d’octobre 1486, ratifiées en avril 1487, en promettant de respecter les privilèges provençaux.
Les espèces royales prennent alors le relais. Quand François Ier impose en 1540 une lettre à chaque atelier, celui de la Provence, à Aix, reçoit le signe &, l’abréviation latine de « et ». Grasse n’apparaît pas dans cette liste : les louis, les écus et la petite monnaie des Grassois viennent d’Aix ou d’autres villes du royaume. L’atelier d’Aix travaille jusqu’en 1786, l’année où Marseille reçoit la lettre MA.
À Grasse, l’activité change de visage. En 1614, le roi reconnaît la corporation des gantiers parfumeurs. Les gants de peau parfumés font le lien entre les tanneries médiévales et la parfumerie qui s’épanouit au XVIIIe siècle. Ces écus d’argent d’Ancien Régime se retrouvent aujourd’hui dans les familles ; la rubrique pièces d’argent aide à les classer.
Le Var, une limite de cinq siècles
Le 28 septembre 1388, à l’abbaye de Saint-Pons, les syndics de Nice se donnent au comte Amédée VII de Savoie. Les terres provençales situées à l’est du Var quittent la Provence. Pour Grasse, la frontière se trouve désormais à une vingtaine de kilomètres, sur le fleuve.
De part et d’autre, on ne compte pas avec la même unité. À l’est circule la livre de Piémont, divisée comme sa voisine en sous et en deniers mais plus forte : de 1738 à la Révolution, elle est fixée à 1,20 livre tournois. Un marchand grassois qui traversait le Var devait donc convertir ses comptes.
La Révolution efface un temps cette limite. De 1793 à 1814, le comté de Nice forme un département français et utilise les monnaies françaises. Rendu à la Savoie en 1814, il adopte en 1816 une lire décimale divisée en cent centesimi. Cette lire a exactement le poids et le titre du franc. Les pièces frappées à Turin et à Gênes passent alors sans calcul d’une rive à l’autre. Pour les monnaies du royaume de Sardaigne et des pays voisins, voyez la rubrique monnaies étrangères.
1860 : Grasse change de département
En 1790, Grasse avait été intégrée au département du Var, dont elle fut même le chef-lieu de 1793 à 1795. Le traité de Turin du 24 mars 1860 cède le comté de Nice à la France. Un plébiscite se tient les 15 et 16 avril, et le département des Alpes-Maritimes est créé le 14 juin 1860. Il réunit les arrondissements de Nice et de Puget-Théniers à celui de Grasse, détaché du Var. La limite ouest du nouveau département passe désormais par la Siagne et Théoule.
Côté monnaie, le changement se voit peu, puisque la lire sarde était déjà alignée sur le franc. Tende et La Brigue restent italiennes jusqu’en 1947, et Menton et Roquebrune sont acquises auprès du prince de Monaco en 1861.
Grasse vit alors de la parfumerie. On recense 45 maisons en 1840 et près de 65 vers 1875. Une partie des matières premières est désormais importée, notamment des colonies. En 1891, du 25 mars au 28 avril, la reine Victoria séjourne à Grasse. Aucune source consultée ne relie ce commerce à des monnaies particulières : les comptes se tiennent en francs, comme partout en France. Pour la suite de l’histoire locale, voyez la page Route Napoléon, qui revient sur 1815.
Grasse, ses maîtres et ses monnaies
| Date | Événement | Monnaie en usage |
|---|---|---|
| 1040 | Première mention du nom de Grasse (cartulaire de Saint-Victor) | n. c. |
| 1171 | Traité de 29 ans avec Gênes | n. c. |
| 1179 | Traité de 26 ans avec Pise | n. c. |
| 1220-1227 | Grasse soumise au comte de Provence | Monnaies comtales provençales |
| 19 juillet 1244 | Siège de l’évêché transféré d’Antibes à Grasse | Monnaies comtales provençales |
| Après 1249 | Charles Ier d’Anjou comte de Provence | Tournois provençal de billon, frappé à Tarascon |
| 28 septembre 1388 | Dédition de Nice à la Savoie : le Var devient frontière | Monnaies provençales à l’ouest, savoyardes à l’est |
| 1476-1480 | René d’Anjou | Demi-gros d’Aix et de Tarascon |
| 1481-1482 | Legs de la Provence à Louis XI, Grasse française | Monnaies royales, comptes en livres tournois |
| 1540 | Lettres d’atelier : Aix reçoit le signe & | Monnaies royales frappées à Aix |
| 1738 | Livre de Piémont fixée à 1,20 livre tournois | Livre tournois à Grasse, livre de Piémont à Nice |
| 1786 | Fin de l’atelier d’Aix, lettre MA attribuée à Marseille | Louis d’or, écus, monnaies de billon |
| 1793-1814 | Comté de Nice rattaché à la France ; Grasse chef-lieu du Var de 1793 à 1795 | Monnaies françaises des deux côtés du Var |
| 1803 | Loi de germinal an XI | Franc : 5 g d’argent à 900 ‰ |
| 1816 | Lire sarde décimale, de même poids et titre que le franc | Franc à Grasse, lire sarde à Nice |
| 14 juin 1829 | Loi de démonétisation des écus | Franc seul en usage légal |
| 14 juin 1860 | Création des Alpes-Maritimes avec l’arrondissement de Grasse | Franc |
Sources : Wikipédia (Histoire de Grasse, Dédition de Nice à la Savoie, Lire sarde, Alpes-Maritimes, Franc germinal), iNumis pour les lettres d’atelier, Universalis pour 1829, CGB et iNumis pour les monnaies comtales. « n. c. » : non connu dans les sources consultées.
Les fiches liées
Questions fréquentes
Grasse a-t-elle frappé ses propres monnaies ?
Non. Elle ne figure pas parmi les ateliers du royaume. Les pièces des comtes venaient surtout d’Aix et de Tarascon, celles des rois d’Aix et des autres ateliers français.
Que signifie le signe & sur une monnaie royale ?
C’est la marque de l’atelier d’Aix-en-Provence, attribuée en 1540. Il a fonctionné jusqu’en 1786.
Pourquoi trouve-t-on des lires dans le pays de Grasse ?
Le comté de Nice, de l’autre côté du Var, appartenait à la Savoie puis au royaume de Sardaigne jusqu’en 1860. Depuis 1816, sa lire avait le poids et le titre du franc.
Comment savoir de quelle époque date une pièce de famille ?
La légende, le portrait et la lettre d’atelier suffisent souvent. Le numismate de la boutique de Mougins peut vous aider : voyez la page faire estimer.
Sources
- Wikipédia, Histoire de Grasse
- Wikipédia, Grasse
- Wikipedia (en), Roman Catholic Diocese of Grasse
- Wikipédia, Comté de Provence
- Wikipedia (en), Incorporation of Provence into France
- OpenEdition, Presses universitaires de Provence (union de la Provence, 1481-1487)
- Wikipédia, Dédition de Nice à la Savoie
- Wikipédia, Lire sarde
- Wikipédia, Alpes-Maritimes
- Wikipédia, Annexion du comté de Nice à la France
- Wikipédia, Franc germinal
- iNumis, Les lettres de l’alphabet, moyen d’identification des ateliers monétaires (1540-1792)
- Ville d’Aix-en-Provence, conférence de Jean-Louis Charlet sur l’atelier monétaire d’Aix (11 mai 2026)
- iNumis, Charles Ier d’Anjou, tournois provençal, Tarascon
- CGB, René d’Anjou, demi-gros d’Aix (Tarascon)
- Encyclopædia Universalis, Écu d’argent